Aller au-delà du “décalage entre le ressenti des familles et l’intention des enseignants”

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ATD Quart Monde a réuni les 1er et 2 avril des membres du projet CIPES (Choisir l’inclusion pour éviter la ségrégation) afin d’échanger sur les observations réalisées dans les écoles associées.

L’objectif premier de cette journée est de s’écouter et, même si les paroles sont parfois un peu rudes, abruptes, de vraiment accepter de vous laisser déranger.” Les participants ont été prévenus par la présidente d’ATD Quart Monde, Marie-Aleth Grard, dès l’introduction de la journée. Militants Quart Monde, enseignants, partenaires et chercheurs se sont réunis, début avril, pour tenter de faire progresser, ensemble, un système scolaire qui “met en place de multiples manières d’exclure”. Tous participent au projet CIPES lancé en 2019, dont l’objectif est d’en finir avec les orientations scolaires dans les filières spécialisées ou adaptées pour cause de pauvreté, qui ne permettent pas aux enfants de se bâtir un avenir qu’ils ont choisi.

Observations dans les classes

Dans ce cadre, une vingtaine de classes de toute la France, de la grande section de maternelle à la sixième, ont été observées pendant deux jours par des militants Quart Monde et des chercheurs. Une centaine d’entretiens avec des élèves et des membres de l’équipe scolaire (directeurs, agents de service, enseignants, Atsem, animateurs…) ont également été réalisés. Les huit militants Quart Monde présents ont ainsi exposé aux autres membres du projet les situations observées qui les avaient “agréablement surpris, interrogés ou choqués”. “Nous avons assisté à l’humiliation d’un élève par une enseignante. Elle a fait venir l’enfant au tableau interactif et le stylo ne fonctionnait pas, alors elle lui a demandé d’utiliser la souris. Comme il n’y arrivait pas, elle lui a dit, devant les autres élèves : ‘Tu ne sais pas faire ? Tu n’as pas de souris chez toi ?’. Cette phrase, peut-être anodine pour l’enseignante, était extrêmement rabaissante et blessante pour l’élève, qui n’avait pas d’ordinateur chez lui”, ont-ils rapporté.

Mais ils ont également évoqué les efforts d’une enseignante pour apprendre quelques mots de turc et s’appuyer sur les autres élèves dont la langue maternelle n’est pas le français, afin de mieux comprendre un enfant. Ils ont salué le choix d’un professeur de ne faire que des entretiens individuels avec les parents, et non des réunions en groupe, ou encore la présence de panneaux en plusieurs langues dans l’école, pour que les parents puissent se repérer facilement.

Décalage

Le travail en petits groupes a aussi révélé “un fort décalage entre le ressenti des familles et l’intention des enseignants”. L’exemple d’un enfant placé en foyer suite au signalement fait par l’école a ainsi suscité la controverse. Certains enseignants, estimant que l’école avait “voulu bien faire”, ont été touchés par la réaction des militants Quart Monde, pour qui le lien de confiance était alors totalement rompu. “Les gens riches aussi peuvent avoir les mêmes problèmes, mais ils sont plus cachés. Ils n’ont pas les travailleurs sociaux sur le dos. Les gens pauvres sont surveillés, mais pas souvent accompagnés”, a regretté une militante Quart Monde.

L’exclusion dans le couloir d’un élève, lors d’un temps d’observation, a également mis en lumière des incompréhensions. Cela a permis de poser la question de l’interprétation des raisons qui poussent parfois les enseignants à agir, par des militants Quart Monde souvent marqués par leurs propres souvenirs de l’école. Pour les enseignants, le choix d’exclure un élève ne correspond en effet pas toujours au fait de le punir. Cette action peut être réfléchie en amont, notamment pour donner du répit à l’élève.

Dépasser les barrières

L’ensemble des participants ont pointé l’importance de l’écoute et de la compréhension commune, pour essayer de dépasser les barrières existantes entre les familles et les enseignants. Des pratiques d’accueil mises en place dans certains établissements ont été saluées, comme la création de “cafés des parents”. Mais cette tendance est surtout visible dans les écoles primaires. “Plus on avance dans la scolarité des enfants, plus les parents sont laissés à l’extérieur”, a ainsi constaté le chercheur en sciences de l’éducation, Vincent Gevrey. L’expérience des enseignants en maternelle, qui ont chaque matin des échanges “souvent riches d’informations” avec les parents, pourrait ainsi être davantage partagée avec les professeurs des autres niveaux, pour que le lien de confiance ainsi créé perdure les années suivantes.

Ces journées d’échange ont permis aux équipes pédagogiques de réfléchir à leurs pratiques et postures professionnelles, auprès des enfants comme des parents. Les militants Quart Monde ont, quant à eux, pris conscience des difficultés du métier d’enseignant et, plus généralement, des dysfonctionnements au sein de l’Éducation nationale. Ils ont également compris que leur propre vécu influençait leurs observations des classes. L’équipe de coordination du projet CIPES réalise désormais un travail d’analyse de l’ensemble des données récoltées, afin d’enrichir les réflexions des équipes pédagogiques sur leurs pratiques et de poursuivre le projet avec les partenaires et les chercheurs.

Cet article est extrait du Journal d’ATD Quart Monde de juin 2022.

Photo : Une école de Besançon, partenaire du projet Cipes. © Michelle Olivier

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