Archives d’ATD Quart Monde : “C’est une source inestimable sur le vécu de la grande pauvreté” (Axelle Brodiez-Dolino)

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Historienne au CNRS et co-directrice du Centre Norbert-Elias, Axelle Brodiez-Dolino a travaillé pendant plusieurs années sur les archives du Centre de mémoire et de recherche Joseph Wresinski, pour écrire notamment l’histoire du Mouvement ATD Quart Monde.

Quelle est, pour une historienne, la valeur du patrimoine documentaire d’ATD Quart Monde ?

Elle est énorme. Il y a tout d’abord la masse totale des documents, qui ne sont pas tous accessibles, avec notamment les écrits quotidiens des volontaires permanents. Personne, dans l’histoire de la pauvreté en France et dans le monde, n’a jamais fait ce travail sur une si longue durée. Ce sont des documents absolument extraordinaires sur la vie des familles, les terres de misère, mais aussi sur l’action des volontaires permanents, la façon dont ils trouvent des solutions et se remettent en question… C’est un fonds documentaire gigantesque.

Il y a ensuite la masse de documents accessibles aux chercheurs, qui est plus réduite, même si elle reste immense. Les historiens pourraient être frustrés de ne pas avoir accès à la masse première. En réalité, c’est mieux, parce que cette masse première est tellement gigantesque et brute qu’elle est extrêmement difficile à traiter. Les archives accessibles aux chercheurs sont une décantation de ce premier travail et sont donc bien plus accessibles. C’est une source unique et inestimable sur le vécu de la grande pauvreté partout dans le monde depuis les années 1960.

Quel est l’impact de ces archives sur la compréhension de la pauvreté en France ?

Elles donnent un point de vue radicalement différent des rapports d’activité des autres associations ou des dossiers des pouvoirs publics, qui cherchent plutôt à collecter des chiffres, à faire des bilans. C’est une approche très immersive, analytique, qui part du point de vue de la personne qui vit la pauvreté et non pas de celle qui aide et arrive avec ses idées préconçues. Et comme le prisme d’observation est différent, la réponse n’est pas du tout la même. C’est ce qui explique qu’ATD Quart Monde ait proposé, au fil de l’histoire, des solutions radicalement différentes de celles que proposaient les autres associations.

Je ne connais pas d’autre association qui ait mis une telle énergie, dès le début, à connaître, à comprendre, à donner à faire comprendre la pauvreté. De même, je ne connais pas d’autre association qui ait investi cette énergie pour que cela débouche sur de vraies mesures politiques d’envergure. ATD Quart Monde s’est battu pour que la France entière ait accès à un revenu minimum d’insertion, à une couverture maladie universelle, ait un droit au logement… La connaissance d’ATD Quart Monde, à partir des personnes elles-mêmes, est atypique et remarquable, avec une visée profondément politique, qui a transformé même l’histoire du traitement de la pauvreté en France.

Les militants Quart Monde présents dans le comité d’éthique du Centre de mémoire et de recherche nous ont confié leurs craintes que ces archives soient utilisées pour stigmatiser les plus pauvres. Comprenez-vous cette crainte ?

Le regard de l’opinion et le regard politique sont tellement hostiles envers les personnes en situation de pauvreté qu’il est assez logique de s’imaginer que les chercheurs soient dans la même perspective. En réalité, qu’on soit sociologue, anthropologue ou historien, on est d’abord attentif à une réalité de terrain, on accueille ce que disent les archives, puis on les interprète et on les met en forme.

Il faut aussi que les militants Quart Monde aient confiance dans le classement qui a été fait et dans la bienveillance totale du Mouvement envers les personnes. Certaines archives sont soumises à des autorisations, sont classées plus confidentielles que d’autres et ATD Quart Monde fait attention à qui donner tel document, voire ne donnera qu’un feuillet et pas l’intégralité d’un dossier… J’ai lu des centaines de milliers de pages d’archives, il n’y en a pas une seule qui ne soit pas bienveillante ou qui prête le flanc à une interprétation stigmatisante.

Qu’est-ce qui vous a marquée pendant votre travail de recherche ?

L’ampleur exceptionnelle du fonds documentaire. Pour les chercheurs, il ouvre un espace des possibles gigantesque. On peut travailler sur la pauvreté dans un pays, à une époque, à l’échelle d’un continent, sur l’action des volontaires, des alliés, sur l’action politique… L’autre chose qui m’a frappée va peut-être échauder un peu les chercheurs et s’est pourtant avérée très productive dans mon travail : il s’agit d’une association vivante, qui a un droit de regard sur ses archives et donc qui accompagne le chercheur. Il y a une vraie coopération avec l’équipe du Centre.

Nous avons pu échanger sur les résultats de mon travail avant qu’il paraisse. En discutant, ils m’ont ouvert des fonds auxquels je n’avais pas pensé, ils ont rectifié des éléments que j’avais peut-être mal interprété, corrigé des erreurs de date. C’est très constructif et finalement rassurant. Tout le monde était très clair sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’une censure et qu’à la fin, je publierai absolument ce que je voulais. Mais c’était libérateur d’être ainsi dans le dialogue. Cette coopération est une façon un peu originale de travailler pour une historienne, mais il faut y aller en confiance, parce que c’est très enrichissant. Propos recueillis par Julie Clair-Robelet

 

Cet article est extrait du Journal d’ATD Quart Monde d’avril 2022.

 

Photo : © Axelle Brodiez-Dolino

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