Bilan du quinquennat en matière sociale : le sentiment d’une “occasion manquée”

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Membre de la Délégation nationale d’ATD Quart Monde, Isabelle Bouyer était invitée par l’Association des journalistes de l’information sociale, jeudi 10 février, à dresser un bilan des mesures prises pendant le quinquennat pour lutter contre la pauvreté. Elle intervenait aux côtés de Fabrice Lenglart, directeur de la Drees et rapporteur général à la réforme du revenu universel d’activité et Nicolas Duvoux, sociologue.

Prenons acte qu’aujourd’hui, en France, on ne prend pas en compte les personnes les plus pauvres”, affirme Isabelle Bouyer devant les journalistes de l’Ajis (l’Association des journalistes de l’information sociale). Cette non-prise en compte se retrouve tout d’abord dans les chiffres : le taux de pauvreté est de 14,6 % de la population, un taux “stable”, “tendanciellement en croissance lente” sur les dernières années, indique ainsi Fabrice Lenglart, directeur de la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), en reprenant les derniers chiffres de l’Insee. Ces publications ne prennent cependant pas en compte “1,6 million de personnes, les personnes vivant dans la rue, les étudiants qui sont hébergés dans les cités universitaires, toutes les personnes hébergées en collectivité, en centre d’hébergement et de réinsertion sociale, toutes les personnes en habitat mobile…”, rappelle Isabelle Bouyer.

Un constat partagé par le sociologue Nicolas Duvoux. “Une grande partie des populations sont hors champ, en dehors du périmètres des populations sur lesquelles on construit le taux de pauvreté monétaire”, estime-t-il. Tous deux soulignent que la crise sanitaire a donc bien “pesé de tout son poids sur les ménages qui vivaient dans des conditions de logement modestes, qui étaient précaires sur le marché du travail…”. “Dès qu’on rentre dans le qualitatif et qu’on sort du périmètre du taux de pauvreté monétaire, le constat de l’aggravation très forte des situations de pauvreté et d’accroissement des inégalités est indiscutable. Les chiffres reflètent mal le degré de contraintes vécues”, précise Nicolas Duvoux.

Pas de “choc de participation”

Les personnes en situation de pauvreté ne sont, par ailleurs, pas prise en compte dans la réflexion et la mise en place des politiques sociales. “On est extrêmement loin du compte du choc de participation voulu par Emmanuel Macron”, pointe Isabelle Bouyer. Cette “tension entre une ambition forte et affichée notamment avec la Stratégie de lutte contre la pauvreté et des mesures qui ont pesé lourd budgétairement, comme la baisse de APL et la réforme des assurances chômage” est également constatée par Niolas Duvoux. Il y a le sentiment d’une “occasion manquée”, résume-t-il.

Il remarque “un retournement progressif du sens de l’insertion” qui est passée d’un droit à une logique de contrepartie et souligne que, depuis quelques années, “on est en capacité de revaloriser des prestations pour les gens qui travaillent déjà, comme la prime d’activité, mais c’est beaucoup plus difficiles pour ceux qui ne travaillent pas”.

 Vers un “revenu social de référence” ?

Interrogé sur la question du RUA (revenu universel d’activité), une réforme dont les travaux ont été lancés en 2018, puis enterrés avant d’être remis en avant par le président de la République en janvier dernier, Fabrice Lenglart a souligné la nécessité d’unifier le système de prestations de solidarité. Il estime en effet que le système actuel, composé “d’une quinzaine de prestations de solidarité” est “illisible”. Il appelle à créer un “revenu social de référence” sans préciser ce que contiendrait ce revenu. L’objectif n’est pas, selon le rapporteur général, “de tout fusionner, mais d’unifier le système” et d’aller vers “un système le plus automatique possible”.

Mais avant d’avoir davantage de détails sur cette réforme repoussée depuis plusieurs années, Isabelle Bouyer estime que la priorité est de mettre en place “un revenu convenable d’existence, chiffré à 850 euros par mois et par personne pour une personne seule”, de “mettre fin au caractère différentiel du RSA” et de l’ouvrir aux plus de 18 ans. Ces mesures, préconisées dans l’évaluation participative du RSA remise par ATD Quart Monde à la Cour des comptes, constitueraient selon elle un “filet de sécurité”.

Mais elle invite avant tout les pouvoirs publics à prendre en considération les dimensions de la pauvreté mises en avant dans la recherche participative menée par ATD Quart Monde et l’université d’Oxford en 2019 et à considérer comme indispensable le partenariat avec les personnes concernées dans l’élaboration de toute nouvelle politique publique.

 

Photo : Isabelle Bouyer, Fabrice Lenglart, directeur de laDrees, Sophie Massieu, secrétaire générale de l’Ajis et Nicolas Duvoux, sociologue, à Paris, le 10 février 2022.

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